« Rallumer tous les soleils ! » 
Jean Jaurès, 1891

Jean Jaurès est connu, reconnu, célébré, presque enseveli sous les hommages – qu’ils soient officiels ou militants – pour son engagement politique, social et humaniste d’exception.

Pourtant, une partie fondamentale de sa personnalité est restée méconnue : c’est la dimension philosophique, métaphysique et spirituelle de son expérience et de son inspiration.

C’était, selon ses propres dires et ses propres textes – le socle sur lequel reposait son engagement politique et social.

Car Jean Jaurès était un visionnaire -ancré dans la tourbe du réel certes, dans le combat militant le plus engagé, jusqu’à le payer de sa personne – mais il n’était pas qu’un homme de pensée et d’action, comme on aime à le dire, pour mieux le réduire à notre portée.

Il était bien plus que cela, c’était un visionnaire à longue portée qui avait pour horizon notre humanité dans sa relation à l’infini et à son lent accomplissement à travers les méandres de l’histoire.

Il eut très jeune de remarquables intuitions qu’il consolida rapidement avec un appareil philosophique considérable – contemporain, classique, antique- mais également métaphysique et mystique. Sans oublier – bien que pour certains cela soit encore difficilement audible – un riche dialogue intime avec l’héritage chrétien et hébraïque.

L’intelligence exceptionnelle de la laïcité qui animait Jaurès l’éloignait certainement et sans ambiguïtés des appareils religieux. Mais elle n’excluait en rien des réflexions approfondies sur des questions métaphysiques et spirituelles qu’il aborda avec une telle profondeur qu’elles restent pertinentes d’actualité.

C’est ainsi que se refusant au carcan matérialiste et dogmatique du marxisme autant qu’à celui du positivisme de son temps, il n’est pas incommodé, dans son étude sur les origines du socialisme, d’en rechercher les sources chez Luther et les évolutions historiques des infrastructures chrétiennes européennes.

Cette ouverture d’esprit le conduisit, par delà les préjugés et les conventions de son temps à se poser – dans une intégrité exemplaire de valeurs et d’engagement – comme l’homme de l’ouverture, de l’unité dans la diversité, de la reconnaissance de l’autre.

Il ne s’agissait pas de la générosité d’un tempérament mais bien de l’aboutissement d’une maturation philosophique et spirituelle dont il a posé les termes précis dans sa thèse de doctorat.

En lisant cette dernière, on réalise à quel point elle témoigne, au-delà du cadre conceptuel et formel, d’une dimension expérientielle profondément enracinée dans sa vie. Celle-ci irriguait en continu ses propos, ses articles, ses discours, ses idées mais aussi ses critiques d’art.

Contrairement à ce que d’aucuns considèrent parfois comme une disposition lyrique et poétique « méridionale », c’est une vision métaphysique qui acte et célèbre l’unité du vivant, du cosmos et de l’humanité qu’il s’attacha à incarner au coeur de ses combats et de sa vie, dans un continuum d’inspiration qu’il savait communiquer même aux plus humbles.

Sa compréhension du socialisme ne se bornait pas au terrain des luttes de sociales, à l’effort d’unification des acteurs progressistes de son temps, à l’appel continue à la paix et aux actions pionnières qui ont jalonné son existence. Sa vision englobait tout cela mais il voyait plus loin et surtout plus profond.

Malheureusement nombre des admirateurs et spécialistes de Jean Jaurès, par « frilosité laïque », par « habitus universitaire », ou par la spécialisation légitime de leur discipline, méconnaissent cette dimension, parfois la minimise, voire la considère comme secondaire.

Ce faisant, non seulement ils tronquent la connaissance d’une dimension essentielle du message de Jaurès pour notre temps, mais ils contribuent à promouvoir une image réductrice, voir passéiste qui le confine à n’être plus qu’une icone publique du tourniquet annuel des commémorations officielles.

Si nous avons plus que jamais besoin de Jaurès aujourd’hui, c’est bien de celui qui posa les bases d’une vision complexe et unitive de la réalité qui, à présent plus qu’hier, est d’une pertinence exceptionnelle.

C’est celui qui s’attacha à concilier la réalité du monde sensible – du réel, de la biosphère, du vivant- avec la présence et le souffle discret de l’infini dans l’homme et la nature.

Chez Jaurès, cet infini et le monde sensible brassent ensemble le limon de l’histoire et convergent – par l’émancipation, l’éducation, la dignité, les droits humains et l’expansion de la conscience- vers la pleine assomption de notre humanité encore à venir.

A l’heure ou le politique semble frappé de discrédit, où le socle démocratique de nos sociétés vacille, où les crises multiples grippent les mobilisations et brouillent les intelligences, il nous semble primordial de mettre à jour les ressorts philosophiques et spirituels qui inspiraient Jaurès.

Nous sommes persuadés que cette dimension de vision et de sens est précisément ce dont nous éprouvons le besoin vital aujourd’hui, non seulement pour revivifier le politique et l’engagement social, mais pour inventer, dans une dynamique plurielle, créatrice, enthousiasmante, une nouvelle politique d’humanité.

L’objectif de ce site est, en s’appuyant sur les textes de Jean Jaurès comme sur les travaux de nombreux amis, chercheurs, lecteurs, militants, de mettre à jour cette exceptionnelle dimension de Jaurès – d’en partager avec tous et passionnément, la connaissance et l’actualité.